Critiques

Fonction publique gelée, armée ouverte : quand l’État fabrique une politique de l’emploi déséquilibrée

Depuis plusieurs années, les recrutements à la Fonction publique civile sont officiellement bloqués. Ce gel, présenté comme une mesure de rationalisation budgétaire, s’est installé dans la durée, au point de devenir une norme. Pourtant, dans le même temps, un autre constat s’impose avec constance : les Forces de Défense et de Sécurité continuent de recruter, régulièrement, sans interruption notable.

Ce décalage interroge. Il interroge d’autant plus qu’il façonne désormais une perception largement partagée : au Gabon, l’armée semble être devenue la voie la plus sûre, parfois la seule, pour accéder à une situation administrative régularisée. Une perception qui, à force d’être observée et vécue, finit par prendre valeur de fait social.

Un signal politique lourd de conséquences

Toute politique publique envoie des signaux. En maintenant durablement fermées les portes de la Fonction publique civile tout en laissant ouvertes celles de l’appareil sécuritaire, l’État envoie un message clair, même s’il n’est jamais formulé explicitement : la priorité nationale est ailleurs.

Certes, la sécurité est une mission régalienne fondamentale. Aucun État ne peut se permettre de négliger la défense de son territoire ni la préservation de l’ordre public. Mais une politique équilibrée ne peut reposer sur une seule jambe. Lorsqu’un pays recrute des soldats mais laisse ses écoles, ses hôpitaux et son administration fonctionner avec des agents précaires, non intégrés, parfois invisibles dans les fichiers de l’État, il ne s’agit plus d’un simple arbitrage budgétaire : c’est un choix de société.

Les enseignants, angle mort de la décision publique

Le malaise est particulièrement criant dans le secteur de l’éducation. Des enseignants exercent depuis des années sans situation administrative stable, sans titularisation, parfois sans salaire régulier. Ils enseignent pourtant, évaluent, encadrent, forment. Ils portent à bout de bras un système déjà fragilisé.

Face à cette réalité, une logique implacable s’installe chez de nombreux jeunes diplômés : choisir l’uniforme plutôt que la craie, non par vocation, mais par survie administrative. Ce glissement est révélateur. Il traduit une dévalorisation progressive mais profonde des métiers du savoir, pourtant essentiels à toute ambition de développement.

Quand l’armée devient un refuge administratif

À force de blocages et d’incohérences, l’armée risque de ne plus être perçue uniquement comme un engagement patriotique, mais comme un sas de régularisation sociale. Cette situation n’est saine ni pour l’institution militaire, ni pour l’État.

Une armée efficace repose sur la discipline, la vocation et l’adhésion aux valeurs qu’elle incarne. Une Fonction publique forte repose sur la compétence, la stabilité et la reconnaissance. Confondre les rôles par défaut, c’est fragiliser les deux.

La question centrale demeure, et elle mérite une réponse claire : comment l’État parvient-il à planifier, financer et absorber des recrutements dans les Forces de Défense et de Sécurité, mais échoue durablement à faire de même pour les enseignants, les personnels de santé ou les agents administratifs ?

Ce paradoxe ne peut être indéfiniment justifié par la contrainte budgétaire. Il appelle une transparence accrue, une explication politique assumée et, surtout, une vision globale de l’intérêt général.

Former des soldats ou former une nation ?

Former des soldats est nécessaire, former des enseignants est vital. Un pays qui investit dans la sécurité sans investir à la même hauteur dans l’éducation prépare peut-être la stabilité immédiate, mais compromet l’avenir.

L’interpellation est donc simple et légitime : quand l’État reconnaîtra-t-il que l’école, au même titre que l’armée, est une institution stratégique ? Quand mettra-t-il fin à une politique de l’emploi public à sens unique qui, en silence, déséquilibre la nation ?

Car une nation ne se protège pas seulement par les armes. Elle se protège aussi – et surtout – par le savoir, la justice sociale et l’équité de l’action publique.

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